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Dans les déserts du froid et de la faim
Nanouk.
UN Français a vécu dix-huit mois dans l'éternel
linceul de glace et de neige où vivent les
Esquimaux. Il a partagé leurs dangers et leurs
souffrances; il les a suivis à la pêche et à la chasse;
il a dormi dans leurs huttes de glace et mangé avec
eux la chair crue du phoque. Il traînait avec lui un
appareil de cinématographe, et il est revenu dans
notre pays avec un film d'une beauté profondément
émouvante, qui a paru l'année dernière sur les
scènes du monde entier, sous le titre de Nanouk
l'Esquimau. Le document que constitue ce film est
d'une telle valeur, qu'il est impossible aujourd'hui
de parler des Esquimaux sans évoquer les visions
saisissantes apparues sur l'écran, et que si l'on veut
personnifier l'habitant des déserts du froid et de la
faim, il faut nécessairement lui donner le nom de
Nanouk. Nous ferons ainsi, et c'est de Nanouk
que nous allons décrire la vie âpre et terrible.
Le peuple esquimau.
Mais, auparavant, nous devons dire quelques mots
sur la région habitée par le peuple étrange des Esquimaux:
c'est la région polaire, la plus rude, la plus
désolée qui soit au monde; sans arbre, sans arbuste
et perpétuellement couverte de glace, la région où
les nuits boréales sont les plus longues et les plus
déprimantes. Des rivages asiatiques de la mer de
Behring, jusqu'à la côte orientale du Groenland -
près de la moitié de la circonférence de la terre, -
et sur une profondeur qui égale la distance séparant
Stockholm de la pointe méridionale de la Grèce, sont
disséminés quelques dizaines de milliers d'Esquimaux,
vêtus de peaux de bêtes et ressemblant à des
ours. Ils parlent tous la même langue, n'ont aucune
espèce de chefs, ni gouvernement ni législation, et
toute leur vie se résume dans une lutte sans fin
pour assurer leur nourriture quotidienne par la chasse
et par la pêche.
En contact avec la civilisation.
Avant la fin du court été polaire, Nanouk est arrivé
sur la côte Est de la baie d'Hudson, ayant parcouru
les 100 kilomètres qui le séparaient de son campement
des beaux jours, creusé dans la terre sèche du
cap Dufferin. Il apportait sa chasse des derniers
mois: dix peaux d'ours polaires et une cinquantaine
de renards blancs, à queue touffue comme un
panache frisé. En échange, il reçut des couteaux
d'acier, plus tranchants que son couteau d'ivoire; un
grand harpon automatique, qui remplacerait le sien,
dont la pointe était bien émoussée; de grandes
aiguilles pour coudre les fourrures et les peaux;
enfin, des cordes solides, plus maniables que les
courroies en cuir de phoque.
On festoya pendant quelques heures. Il emporta
le souvenir d'une huile de foie de morue exquise.
Jamais il n'avait goûté de friandise si délicieuse.
Ayant reçu également en cadeau un savon parfumé
dont on lui montra l'usage, il le serra précieusement;
mais à quelque distance du poste commercial,
il ne put se tenir de mordre à belles dents dans
cette nourriture nouvelle. Cela lui sembla aussi bon
qu'autre chose, seulement la digestion fut pénible,
et une demi-heure après il lui sembla qu'une bête
s'agitait dans son ventre et lui mordait les entrailles.
Il se promit de 11e plus vendre ses belles peaux pour
des aliments d'une qualité aussi discutable.
L'embarcation esquimaude.
Mais déjà Nanouk est loin du poste et monte dans
son kayak. C'est une longue embarcation individuelle,
dans laquelle il pénètre par une ouverture semblable
à l'entrée d'une barrique; elle est entièrement formée
de peaux de phoque tendues sur une carcasse de
bois léger.
Ce sont les femmes qui construisent le kayak. Nul
mieux qu'elles ne sait assouplir les peaux de phoque
ou de morse après les avoir fait sécher.
L'embarcation est bien frêle, et pourtant, une fois
le rameur encastré dans l'espèce de capot qui s'ouvre
au milieu, il forme avec son esquif un tout quasi
insubmersible; l'eau glisse sur les peaux huilées et
ne peut pénétrer à l'intérieur.
Le kayak permet à l'Esquimau de se déplacer
rapidement sur la mer et de couvrir sans grande fatigue
des distances considérables. Il est loin, d'ailleurs,
d'être aussi petit qu'il en a l'air, et bien souvent
Nanouk a pu installer toute sa famille entre les
parois de peau: sa femme, ses deux enfants, sa
belle-sœur et son plus jeune chien, et naviguer ainsi
pendant des heures, lui seul émergeant, les autres
entassés comme dans une boîte.
Le retour vers les terrains de chasse.
Nanouk rame. Et il songe en se hâtant. Un jour
de perdu, c'est peut-être une chasse fructueuse
manquée, dont on ne retrouvera plus l'occasion. Nous
sommes au mois d'août. Le froid et la nuit vont bientôt
survenir. Il faut se dépêcher pour surprendre les
phoques et les morses au repos, pêcher en eau libre
et accumuler quelques provisions qui serviront
pendant l'hiver, si le gibier est trop rare.
Nanouk est arrivé. Il retrouve sa femme et ses
enfants, son traîneau et ses chiens, son yourte
primitif creusé dans le sol et recouvert de peaux
tendues. C'est la tente rudimentaire, sans confort,
isolée dans un immense champ de pierres, que dans
un mois ou deux la neige recouvrira.
La mer était libre lorsque le chef de famille partit
pour le poste; elle ne l'est plus. Une tempête
de cinq jours a disloqué la banquise et poussé les
glaces dans la baie. Entre les blocs s'ouvrent des
cheneaux étroits, qui se resserrent et se déplacent
lorsque le vent agite les flots. Nanouk se réjouit.
Voilà un magnifique temps pour la pêche du saumon.
Il saisit ses harpons et remonte dans son kayak.
A quelque mille du rivage, il trouve un lieu
favorable. C'est là que nous le rejoindrons dans un
prochain article.
VIATOR.
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Les pêches de Nanouk l'esquimau
A plat ventre.
A travers les glaces flottantes, l'Esquimau
Nanouk a dirigé son kayak. Un endroit lui
paraît favorable, il aborde. De son harpon, il
éprouve la solidité de la glace qui l'environne.
Rassuré, il avance, et par précaution il empoigne son
embarcation et la hisse derrière lui. Pour plus de
sûreté encore, il l'attache par un câble à son pied.
Ainsi sera-t-il prévenu de toute brisure inquiétante,
et le bloc soudain s'effondrant, l'homme ne sera pas
séparé du kayak, son unique espoir de salut.
Nanouk s'étend à plat ventre au-dessus de l'eau.
A portée de sa main droite, il pose son harpon. Dans
sa main gauche, il tient un court bâton auquel
pendent, attachés par une lanière de cuir, deux
petits fragments d'ivoire: c'est la ligne et c'est
l'appât.
Une demi-heure se passe. Le saumon va-t-il se
laisser tenter? Il ne dort pas encore. Les eaux sont
relativement chaudes. Pourtant, c'est en vain que
Nanouk agite constamment les morceaux d'ivoire.
Encore un peu d'attente. Et voici que l'Esquimau
saisit son harpon, le lance d'une main sûre et le
retire avec une proie qui se débat au bout,
maintenue par les dents aiguisées de l'arme.
L'Esquimau enlève le saumon et lui broie la
cervelle d'un coup de dents.
Nanouk est prévoyant.
Va-t-il se régaler en avalant tout de suite l'animal?
Il le ferait volontiers, car il a faim. L'Esquimau a
toujours faim. Il le ferait sans répugnance, sans regret
des cuisines compliquées et d'ailleurs inconnues.
Esquimau signifie mangeur de choses crues. Jamais
ces hommes n'ont pensé à faire cuire leurs aliments.
Le combustible est trop rare, même au cours de la
belle saison: c'est le maigre lichen qui tapisse
quelques rocs, et c'est l'huile de phoque, précieusement
conservée pour convertir la neige en eau.
Les poissons que Nanouk aligne auprès de lui ne
seront ni fumés ni salés, le sel étant à peu près
inconnu dans ces contrées. Vidés, ouverts, on les
entassera entre des morceaux de glace, et on les
mangera un jour ou l'autre, lorsque la nourriture
fraîche manquera.
Nanouk a pêché une demi-douzaine de saumons.
Le vent du soir s'élève, hérissant l'eau sombre de
petites vagues pressées. Il est temps de rentrer. Le
kayak est remis à l'eau et circule entre les blocs
mobiles de la glace gémissante.
Dans l'attente des morses
A son retour, l'Esquimau est accueilli par le
sourire de sa femme Nyla, que réjouit la vue des
poissons. Il apprend une nouvelle. Pendant son absence,
des hommes sont venus prévenir qu'un troupeau de
morses se tient au large des îles. La face de Nanouk
s'éclaire. Un morse ou deux, voilà qui promet de la
chair fraîche, du lard, de l'huile et de l'ivoire.
Nanouk va vers les autres campements. En une heure,
il rallie cinq camarades de sa tribu. Ils iront
demain sur un îlot rocheux attendre que les morses
viennent se reposer sur le rivage...
Ils sont partis, et pendant six semaines ils ont
attendu sur l'îlot... Aucun morse, durant tout ce
temps n'a consenti à approcher du rivage... On les
voit s'ébattre au loin sur la mer et jouer autour des
blocs de la banquise, que tourmente un vent furieux...
Viendront-ils?
Les Esquimaux ont épuisé, en partie, leurs provisions.
Nanouk a partagé son dernier morceau de lard
avec un camarade. Dans trois ou quatre jours il faudra
songer à repartir.
Mais la mer s'est calmée. Un morse a pris terre,
venu comme en éclaireur. Les Esquimaux se sont
tapis sur le sol.
L'animal s'est traîné lourdement sur la plage,
creusant le sable de ses défenses formidables. Puis il
est reparti et n'est pas revenu.
Mauvais! Mauvais! soupirent les Esquimaux
découragés, nous mangerons nos bottes ici!
Seul, Nanouk a conservé quelque espoir.
Deux fois la nuit, deux fois le jour, dit-il, et
nous chasserons.
En effet, au bout de ce temps, le troupeau de
morses s'est dirigé résolument vers l'îlot. Ils sont
une vingtaine qui s'installent commodément sur la
grève pour dormir, le mufle affleurant le sable, à
l'endroit où vient mourir la dernière vague.
Un festin de sang et de chair crue.
Il ne faut pas s'élancer trop tôt.
Voilà une heure que les morses gisent sans
mouvement sur le rivage. Les Esquimaux s'approchent,
Nanouk en tête, le harpon au bout du bras. Il semble
glisser sur le sol; aucun caillou ne roule sous ses
pas. Il s'arrête, cambré en arrière, l'arme haute. Et
soudain il se détend: son torse, jeté en avant,
s'incline presque jusqu'au sol.
Hô!... Hô!... harro!...
En une seconde, le troupeau a disparu. Mais l'animal
visé porte dans son flanc le harpon de Nanouk,
et celui-ci tire, aidé de ses camarades, la bête blessée,
qui rugit effroyablement et qu'on assomme sur place.
Les couteaux plongent dans la chair pantelante, et
les Esquimaux lèchent avidement le sang qui en
découle.
Mais il faut mettre l'animal à l'abri du ressac. Ce
n'est pas une petite affaire: la haute grève est en
pente, et le morse peut peser environ deux tonnes.
Dès que le morse est au sec, Nanouk fend le cuir
épais de la tête à la queue. Une épaisse couche de
lard recouvre la chair huileuse...
Alors il se passe une chose indescriptible. Les
couteaux plongent, taillent et découpent. Les mains
s'enfoncent dans les entrailles fumantes de la bête.
Les hommes s'abreuvent du sang qui s'écoule en
abondance; ils n'en veulent pas perdre une goutte;
ils posent leurs lèvres sur les plaies jaillissantes et
mordent à pleines dents. Ils ne s'arrêtent que
lorsqu'ils sont repus, le visage sanglant, la fourrure souillée,
ivres...
Leur retour à l'iglose sera triomphal. Ils vont vivre
dans l'abondance pendant plusieurs semaines. Mais
l'hiver sera bien long. Il approche. Il sera là demain
peut-être! Et alors viendront des jours épouvantables.
VIATOR.
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Vers le pays des ours
L'hiver qui tombe.
L'HIVER subitement tombe sur les
déserts du Nord. Nanouk l'Esquimau
surveille la banquise que déjà,
au loin, il entend craquer. Tant
qu'elle n'aura pas abordé son rivage,
il pêchera, car, pour lui, pas un jour
ne doit être perdu. Mais, en vingt-quatre
heures, les glaces remplissent
toute la mer, elles accourent du
septentrion, pressant les premières
arrivées qui se soudent entre elles sous
la morsure du froid.
La nue devient un chaos, les montagnes
de glace se précipitent les
unes contre les autres, s'entassent,
s'écrasent, croulent dans un fracas
d'explosions et de gémissements.
L'Esquimau n'a plus rien à faire
sur la rive, Nanouk va quitter ce
chaos pour l'intérieur des terres et
pour un lieu plus abrité. Il rassemble
ses maigres provisions. De ses chasses
d'été, il ne lui reste qu'une centaine
de saumons gelés et quelques bandes
de lard de phoque. C'est peu; la famille
est nombreuse, et il faut compter
aussi les chiens qui vont tirer le
traîneau.
En chasse, donc, au plus vite.
La fuite sur la plaine glacée.
La plaine est hérissée de monticules
de glace, raboteuse toujours et
semée de chausse-trapes. Il n'y a ni
piste ni route.
Sur l'étroite plate-forme du
traîneau, on entasse les provisions, les
outils, les peaux qui serviront de
literie. Les chiens sont attelés. On part
dans un vacarme de coups de fouet
et de cris.
Il n'y a place pour aucun être
humain sur le traîneau. Personne
d'ailleurs n'y pourrait tenir, tant la
surface inégale de la plaine provoque de
secousses terribles et imprévues. Et
puis, il faut que tout le monde
pousse.
Voici justement la route barrée par
une sorte de soulèvement hérissé de
mille arêtes aigues. Sous l'effort des
chiens et des gens, le traîneau s'élève
comme l'avant d'un tank escaladant
une tranchée, puis fait une brusque
embardée sur la gauche.
Un des fils de Nanouk est précipité
sur le flanc il glisse en arrière
jusqu'au bas de la pente.
Allec, lui crie sa mère, monte!
debout!
Le petit Esquimau, bien matelassé
d'épaisses fourrures, ne s'est fait
aucun mal, mais, espiègle, il feint
de s'endormir dans la neige molle,
indifférent aux appels de Nanouk.
Le chef de famille lâche un chien:
Va, dit-il.
La bête bondit, et, arrivée au bas
de la côte, saisit par une de ses
bottes l'enfant immobile.
Yo! Yo! crie le petit gars, qui
se relève aussitôt.
Déjà le traîneau descend l'autre
versant de la crête. Il ne s'agit plus
de pousser, mais de retenir les chiens,
qui, trouvant une voie relativement
facile, s'emballent. Et, soudain, sur
un écart du chien de tête, le traîneau
culbute. Tout le monde roule jusqu'en
bas, et l'on se relève, empêtre dans
les cordes et dans les lanières. Les
chiens affolés se distribuent des coups
de dents terribles et mènent un train
du diable. L'ordre ne renaît que sous
les coups répétés du fouet à longue
lanière.
Un renard capturé.
Depuis vingt-quatre heures, le traîneau
court sur une piste a peu prés
plate. Nanouk conduit sa famille vers
le pays des ours. Depuis son départ,
il n'a rencontré encore aucune trace
animale. Il fait alors un détour pour
se rapprocher un peu du rivage. Il
rencontrera peut-être un de ces trous
par où les phoques viennent respirer.
Mais voici que Nyla pose la main
sur le bras de son époux.
Quoi? demande Nanouk.
Nyla montre un point sur l'immensité
déserte.
Yo! fait Nanouk.
Il arrête les chiens. A deux cents
mètres environ se dresse un petit
monticule de neige. L'Esquimau a
reconnu le terrier d'un renard blanc.
Il fait coucher sa famille derrière le
traîneau et lève sa main nue au
dessus de sa tête, cherchant la direction
du vent.
Le renard a l'odorat subtil. Nanouk
fait un long détour et n'avance vers
le terrier que lorsqu'il reçoit en plein
visage la bise venue du haut Atlantique.
Il arrive ainsi près du terrier
sans avoir été éventé. Au sommet du
monticule s'ouvre un petit trou qu'il
agrandit de façon à pouvoir y passer
le bras. Puis, d'un seul coup, il
plonge la main au fond de la tanière.
Ses épaules s'enfoncent, puis
le torse disparaît jusqu'à la ceinture.
Nanouk explore le trou. Il est mordu
à plusieurs reprises, par-dessus ses
gants. Enfin, il parvient à saisir l'animal
par la peau du cou et le tire
vivement hors du terrier.
C'est un charmant petit renard
blanc. Il l'apporte en courant au
traîneau et le lie sur une rambarde,
en attendant qu'on le tue. Allec vient
faire des grimaces devant l'animal
captif, et le renard essaye de lui
mordre le nez. Mais le fils de Nanouk
a le nez fort court, comme tous ceux
de sa race; il échappe ainsi à la
dent aiguë du renard. Plus tard, on
tuera l'animal, qui sera donné aux
chiens, car l'Esquimau ne mange de
renard que lorsque la famine est
excessive.
Construction de l'iglou.
L'Esquimau qui se déplace doit
tous les soirs bâtir une nouvelle
demeure. Quand Nanouk juge la jour
née assez avancée, il fait arrêter les
chiens et sort son long coutelas
d'ivoire, qu'il aiguise sur une pierre
dure. De cet instrument primitif, il
trace un cercle sur la neige gelée,
puis découpe dans la glace des blocs
longs comme l'avant-bras. Il pose ces
blocs les uns sur les autres, tout
autour de lui, et s'enferme peu à peu
dans une hutte ronde comme une
calotte d'enfant de chœur. Pendant ce
temps, Nyla, de l'extérieur, remplit
de neige les interstices qui séparent
les blocs; le froid mord immédiatement,
et l'iglou se trouve ainsi
hermétiquement clos.
Quand Nanouk a place le dernier
bloc, au sommet de l'édifice, il se
trouve dans une prison assez étroite.
Il sort en découpant dans la muraille
un panneau, où s'encadre bientôt sa
face joyeuse.
Déjà une bise glacée court en
sifflant au ras de la plaine. La
température descend à 40 ou 50 degrés
au-dessous de zéro. En rampant, tout le
monde rentre dans l'iglou pour
prendre le repas du soir. On allume
la graisse de phoque dans la lampe
ovale, on mange une bande de lard
et l'on boit de la neige fondue.
Aussitôt après, la lampe est éteinte, les
peaux sont étendues, et chacun
s'allonge, la tête vers le centre de la
hutte, après s'être entièrement
dévêtu, la tête même recouverte par les
pesantes peaux.
L'élégance au pôle Nord.
Savez-vous quelles sont les femmes
qui portent les toilettes les plus
somptueuses et les plus chères?
Beaucoup de nos lecteurs seraient
tentés de répondre:
Les Parisiennes, sans doute, ou
les Américaines, dont le luxe parfois
extravagant ne recule devant aucune
dépense!
Eh bien! pas du tout. S'il faut en
croire l'explorateur allemand
Grundemann et pour une fois, un
Allemand pourrait peut-être ne pas
mentir, les femmes les plus richement
habillées du globe sont les
demi-sauvagesses qui appartiennent
à la tribu des Iniots, sur le littoral
du Groenland.
Notre voyageur rapporte, en effet,
qu'au cours de sa dernière expédition
chez les Esquimaux, il a
rencontré plusieurs de ces dames vêtues
de fourrures qu'une élégante de
Paris ou de New-York n'eût pas hésité
à payer 15 000 ou 20 000 francs.
Certaines de ces « toilettes » furent
même estimées bien plus cher par
M. Grundemann, entre autres, une
sorte de manteau en renard argenté,
entièrement doublé de loutre et bordé
de zibeline, dont le prix, chez
n'importe quel fourreur, n'aurait pas été
inférieur à 50 000 francs.
La coupe des vêtements laisse
toutefois à désirer et ne rappelle nulle
ment l'élégance française.
VIATOR.
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Au pays des phoques
Le réveil dans l'iglou.
JUSQU'AU matin, sous les fourrures
pesantes, la famille de Nanouk
dort en tas, et nul n'est tenté de
sortir ses membres nus de dessous
les toisons.
Le jour est revenu soudain, et les
chiens ont aboyé rudement.
Nyla se lève la première; elle
connaît ses devoirs. Son premier soin est
d'assouplir les bottes de son mari.
L'abord elle les pétrit dans ses mains,
puis les réchauffe de son haleine, et
enfin, en mâche les extrémités durcies
par la neige. Au bout d'un
quart d'heure de ce travail, les bottes
amollies sont prêtes à être enfilées.
Nanouk se lève à son tour et, promptement
habillé, sort après avoir
donné un coup de dent au lambeau
de phoque étalé sur le sol.
Alors la mère de famille s'occupe
de ses enfants. L'aîné, Allec,
s'habille seul, mais Raimbow, le plus
petit, a besoin qu'on fasse sa
toilette.
Le traîneau s'apprête.
Nanouk faisait déjà les préparatifs
de départ. Sorti de l'iglou, il s'était
trouvé face à face avec la meute affamée
des chiens. Depuis quinze heures,
les bêtes n'avaient pas mangé, car
l'Esquimau n'avait rien tué depuis
son départ. Quelques bas morceaux
de phoque leur étaient réservés, mais
Nanouk ne les distribuerait qu'au
départ, afin d'exciter les animaux à
tirer.
En attendant, ceux-ci hurlent de
faim et entourent leur maître.
L'homme étend le bras vers le Nord:
Ogjuk! Ogjuk! crie-t-il.
C'est le nom du phoque qu'on
trouve en hiver sous les lacs gelés,
et que l'Esquimau guette parfois
pendant des journées avant de lui porter
le coup de harpon mortel.
Les chiens reculent et flairent.
Nanouk gratte les patins avec son
couteau. Puis il prend de l'eau que
Nyla vient de faire tiédir au-dessus
de la lampe, en prend une gorgée
dans sa bouche et la projette en
mince filet sur les patins. Le liquide
gèle presque aussitôt, en traînée
luisante. Cette mince couche glacée
favorisera le glissement du véhicule.
L'Esquimau appelle les femmes et
les enfants. Il ne reste plus qu'à
ficeler les paquets et à partir.
Ventre affamé n'a point d'oreilles
Cependant, les chiens impatients
attendaient leur repas; ils bondissaient
les uns sur les autres, entremêlant
leurs traits. Jamais, en effet,
on ne dételle les chiens pendant
l'hiver, et cela pour prévenir les fuites
toujours possibles à la recherche de
quelque chose à manger. Dlacky, le
chien de tête, soudain saute par-dessus
ses compagnons et tombe aux
pieds de son maître, les crocs
menaçants, l'œil féroce, la langue
pendante, prêt à bondir. Mais la
bousculade qu'il a provoquée dégénère
aussitôt en querelle. Les gueules
mordent à pleine chair, le sang coule
sur les pelages fauves.
Nanouk empoigne son fouet, dont
la lanière, coupante a plus de dix
mètres, et déchire les peaux les plus
dures. Il tape au hasard, mais sans
employer toute sa force, et les bêtes,
un moment calmées, reprennent la
bataille interrompue. Que faire?
L'Esquimau ne veut pas blesser ses
chiens, il en a trop besoin.
En cette occasion, c'est Allec qui
va sauver la situation.
Faim! dit-il.
Il rentre dans l'iglou et en ressort
avec les restes du jeune phoque
dépecé la veille. Hâtivement, il en
coupe quelques morceaux et les jette
aux chiens les plus furieux, en ayant
soin de disperser les débris. Les bêtes
ne songent plus qu'à avaler et à
broyer les os. Toute la provision est
distribuée. Il ne reste plus rien,
même pour les hommes. Et tandis
que l'Esquimau remet de l'ordre dans
l'attelage, il soupire:
Quand Nanouk tuera-t-il?
La marche de la faim.
Chaque jour, des querelles
semblables éclatent dans les meutes. Les
chiens esquimaux ne sont ni doux ni
paisibles. Ce sont des bêtes de somme
qui ne reçoivent aucune caresse. Le
maître ne les brutalise pas, mais il
les traite durement, et le froid et la
faim aigrissent leur caractère.
... Maintenant, le traîneau glisse
avec un bruit de soie. Les heures
passent. Quand le soir arrive, Nanouk
n'a rien tué. Nulle autre provision
que la graisse de phoque qui sert à
alimenter la lampe. On mange le
combustible. Chacun s'endort presque
à jeun. Les Esquimaux ne se rationnent
pas volontiers, même lorsqu'ils
ne sont pas sûrs de pourvoir le
lendemain à leur nourriture. Tant qu'il
y a quelque chose à manger, on
mange. Puis, s'il le faut, on reste
plusieurs jours sans rien prendre.
Mais quand on tue une belle pièce,
toute la famille fait ripaille, et ce
sont de grandes prouesses gastronomiques.
L'estomac d'un Esquimau
peut engloutir jusqu'à vingt livres
de viande crue en un jour sans être
incommodé.
Plaignons donc de pareils mangeurs
qui dorment le ventre vide!
Le lendemain matin, il faut partir
avant l'aurore, afin d'éviter une
nouvelle querelle des chiens. La course
reprend vers le Nord. Les corps se
courbent de fatigue. Nanouk et sa
famille resteraient bien un autre
jour sans manger. Mais la famine
peut rendre les chiens intraitables.
Aussi le front de l'Esquimau est-il
soucieux. A midi, aucune trace encore
ni de phoque ni même de renard.
Mais quelques heures plus tard, une
nappe glacée se présente, entre des
falaises abruptes. Nanouk arrête le
traîneau et s'avance seul. Il compte
bien trouver là un phoque ou deux.
En effet, il ne tarde pas à découvrir
le trou d'aération par lequel, cinq ou
six fois par heure, les ogjuks viennent
respirer à la surface.
Alors, son harpon à la main, il se
tient devant le trou, immobile.
A l'affut des phoques.
Moins d'un quart d'heure après,
l'eau bouillonne. Un phoque va
apparaître. Nanouk lève son arme et se
rejette un peu en arrière. Le phoque
est méfiant, mais il faut qu'il vienne
respirer. Déjà ses moustaches paraissent
au-dessus de l'eau. Le harpon
siffle, le phoque s'enfuit.
La corde se déroule avec rapidité,
et Nanouk, qui la retient de toutes
ses forces, sent une brûlure à travers
ses gants. Et voilà qu'une secousse
de la bête furieuse, jette l'Esquimau
à terre. Il appelle. Sa femme et sa
belle-sœur accourent, empoignent la
corde du harpon et s'arc-boutent.
Nanouk s'est relevé. Il tire avec les
deux femmes. Et, tout à coup, tous
trois vont heurter rudement la glace
la corde vient de casser.
Nanouk avait manqué son phoque.
Il ne restait plus qu'à reprendre la
faction avec un harpon nouveau et
une corde plus solide, au bord d'un
autre trou creusé à quelque distance.
L'Esquimau double ses gants et
ordonne à sa famille de rester à proximité
pour lui prêter, au besoin, main
forte. Cette fois, le phoque fut
harponné et hissé sans dommage. Le
harpon avait pénétré à la naissance
du cou, et l'ogjuk était mort lorsqu'il
se trouva étalé sur la neige.
Festin.
Nanouk fait une longue entaille de
la tête à la queue. D'un seul coup,
il a tranché la peau et la couche de
lard. La viande rouge apparaît. Le
festin commence.
D'énormes morceaux sont distribués
à chacun, happés à pleines mains et
dévorés.
De loin, les chiens flairent l'odeur
du sang, dans l'attente du repas
désormais certaine et proche. Ils
grognent, piétinent et tirent sur leurs
traits à les rompre.
Enfin, les hommes, les femmes, les
enfants sont rassasiés. Nanouk fait
ranger ses chiens autour de lui et,
posément, leur lance des bouchées de
chair attrapées aussitôt au vol.
Lui-même, de temps à autre, avale quelque
supplément qui lui paraît friand,
et sa femme revient également près
de lui, maintes fois, quêter un morceau
par gourmandise.
Quant aux chiens, il paraît impossible
de les satisfaire pleinement. Si
l'estomac d'un Esquimau peut se
contenter d'une vingtaine de livres de
viande crue par vingt-quatre heures,
celui d'un chien esquimau est d'une
contenance pratiquement illimitée.
Pourtant, il fallait penser au repas
du soir. Nanouk rentre son couteau
dans sa gaine.
La tempête blanche.
D'ailleurs, voici que, tout à coup,
la bise se met à souffler, régulièrement,
sans rafales, soulevant la neige
friable au ras du sol.
Nanouk dit:
Ce soir, ici, tout sera blanc.
La température se refroidit encore.
Nanouk presse les chiens. Il voudrait
trouver un endroit abrité pour
construire son iglou. S'il le bâtissait en
plein vent, la famille, au matin, se
trouverait ensevelie, et ce serait une
rude affaire. Car la neige va tomber.
II faudra abriter aussi les chiens. On
ne peut construire une hutte pour
eux: ils s'y battraient à mort. Mais,
du moins, il est indispensable de leur
procurer l'abri d'une falaise ou d'un
repli quelconque de terrain.
Le vent augmente, la neige
tourbillonne en grands panaches frisés.
Le traîneau va lentement, dans la
poussière aveuglante. Il faut se
protéger le visage avec le bras replié,
car la neige cause aux yeux une
douleur cuisante.
Tête baissée, tout, le monde va. La
densité de la tempête est telle qu'on
n'y voit pas à cinq mètres. Les chiens
sont à peu près insensibles à la voix
humaine: ils tirent par à-coups dans
des directions divergentes. Soudain,
Nanouk pousse un cri de joie.
Yo!
Le traîneau vient de heurter contre
un iglou abandonné. Il n'est plus
question de chercher l'abri d'une
montagne. Tout le monde s'engouffre
dans la demeure de glace, et la
famille, brisée de fatigue, s'endort sous
les fourrures.
VIATOR.
(FIN)
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