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Gaslight Weekly, vol 01 #003

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from Le Sanctuaire : revue hebdomadaire,
#099 (1924-mar-02), p138


 

Dans les déserts du froid et de la faim

Nanouk.

UN Français a vécu dix-huit mois dans l'éternel linceul de glace et de neige où vivent les Esquimaux. Il a partagé leurs dangers et leurs souffrances; il les a suivis à la pêche et à la chasse; il a dormi dans leurs huttes de glace et mangé avec eux la chair crue du phoque. Il traînait avec lui un appareil de cinématographe, et il est revenu dans notre pays avec un film d'une beauté profondément émouvante, qui a paru l'année dernière sur les scènes du monde entier, sous le titre de Nanouk l'Esquimau. Le document que constitue ce film est d'une telle valeur, qu'il est impossible aujourd'hui de parler des Esquimaux sans évoquer les visions saisissantes apparues sur l'écran, et que si l'on veut personnifier l'habitant des déserts du froid et de la faim, il faut nécessairement lui donner le nom de Nanouk. Nous ferons ainsi, et c'est de Nanouk que nous allons décrire la vie âpre et terrible.

Le peuple esquimau.

       Mais, auparavant, nous devons dire quelques mots sur la région habitée par le peuple étrange des Esquimaux: c'est la région polaire, la plus rude, la plus désolée qui soit au monde; sans arbre, sans arbuste et perpétuellement couverte de glace, la région où les nuits boréales sont les plus longues et les plus déprimantes. Des rivages asiatiques de la mer de Behring, jusqu'à la côte orientale du Groenland - près de la moitié de la circonférence de la terre, - et sur une profondeur qui égale la distance séparant Stockholm de la pointe méridionale de la Grèce, sont disséminés quelques dizaines de milliers d'Esquimaux, vêtus de peaux de bêtes et ressemblant à des ours. Ils parlent tous la même langue, n'ont aucune espèce de chefs, ni gouvernement ni législation, et toute leur vie se résume dans une lutte sans fin pour assurer leur nourriture quotidienne par la chasse et par la pêche.

En contact avec la civilisation.

       Avant la fin du court été polaire, Nanouk est arrivé sur la côte Est de la baie d'Hudson, ayant parcouru les 100 kilomètres qui le séparaient de son campement des beaux jours, creusé dans la terre sèche du cap Dufferin. Il apportait sa chasse des derniers mois: dix peaux d'ours polaires et une cinquantaine de renards blancs, à queue touffue comme un panache frisé. En échange, il reçut des couteaux d'acier, plus tranchants que son couteau d'ivoire; un grand harpon automatique, qui remplacerait le sien, dont la pointe était bien émoussée; de grandes aiguilles pour coudre les fourrures et les peaux; enfin, des cordes solides, plus maniables que les courroies en cuir de phoque.

       On festoya pendant quelques heures. Il emporta le souvenir d'une huile de foie de morue exquise. Jamais il n'avait goûté de friandise si délicieuse. Ayant reçu également en cadeau un savon parfumé dont on lui montra l'usage, il le serra précieusement; mais à quelque distance du poste commercial, il ne put se tenir de mordre à belles dents dans cette nourriture nouvelle. Cela lui sembla aussi bon qu'autre chose, seulement la digestion fut pénible, et une demi-heure après il lui sembla qu'une bête s'agitait dans son ventre et lui mordait les entrailles. Il se promit de 11e plus vendre ses belles peaux pour des aliments d'une qualité aussi discutable.

L'embarcation esquimaude.

       Mais déjà Nanouk est loin du poste et monte dans son kayak. C'est une longue embarcation individuelle, dans laquelle il pénètre par une ouverture semblable à l'entrée d'une barrique; elle est entièrement formée de peaux de phoque tendues sur une carcasse de bois léger.

       Ce sont les femmes qui construisent le kayak. Nul mieux qu'elles ne sait assouplir les peaux de phoque ou de morse après les avoir fait sécher.

       L'embarcation est bien frêle, et pourtant, une fois le rameur encastré dans l'espèce de capot qui s'ouvre au milieu, il forme avec son esquif un tout quasi insubmersible; l'eau glisse sur les peaux huilées et ne peut pénétrer à l'intérieur.

       Le kayak permet à l'Esquimau de se déplacer rapidement sur la mer et de couvrir sans grande fatigue des distances considérables. Il est loin, d'ailleurs, d'être aussi petit qu'il en a l'air, et bien souvent Nanouk a pu installer toute sa famille entre les parois de peau: sa femme, ses deux enfants, sa belle-sœur et son plus jeune chien, et naviguer ainsi pendant des heures, lui seul émergeant, les autres entassés comme dans une boîte.

Le retour vers les terrains de chasse.

       Nanouk rame. Et il songe en se hâtant. Un jour de perdu, c'est peut-être une chasse fructueuse manquée, dont on ne retrouvera plus l'occasion. Nous sommes au mois d'août. Le froid et la nuit vont bientôt survenir. Il faut se dépêcher pour surprendre les phoques et les morses au repos, pêcher en eau libre et accumuler quelques provisions qui serviront pendant l'hiver, si le gibier est trop rare.

       Nanouk est arrivé. Il retrouve sa femme et ses enfants, son traîneau et ses chiens, son yourte primitif creusé dans le sol et recouvert de peaux tendues. C'est la tente rudimentaire, sans confort, isolée dans un immense champ de pierres, que dans un mois ou deux la neige recouvrira.

       La mer était libre lorsque le chef de famille partit pour le poste; elle ne l'est plus. Une tempête de cinq jours a disloqué la banquise et poussé les glaces dans la baie. Entre les blocs s'ouvrent des cheneaux étroits, qui se resserrent et se déplacent lorsque le vent agite les flots. Nanouk se réjouit. Voilà un magnifique temps pour la pêche du saumon. Il saisit ses harpons et remonte dans son kayak.

       A quelque mille du rivage, il trouve un lieu favorable. C'est là que nous le rejoindrons dans un prochain article.

VIATOR.      


from Le Sanctuaire : revue hebdomadaire,
#100 (1924-mar-09), p154


 

Les pêches de Nanouk l'esquimau

A plat ventre.

A travers les glaces flottantes, l'Esquimau Nanouk a dirigé son kayak. Un endroit lui paraît favorable, il aborde. De son harpon, il éprouve la solidité de la glace qui l'environne. Rassuré, il avance, et par précaution il empoigne son embarcation et la hisse derrière lui. Pour plus de sûreté encore, il l'attache par un câble à son pied. Ainsi sera-t-il prévenu de toute brisure inquiétante, et le bloc soudain s'effondrant, l'homme ne sera pas séparé du kayak, son unique espoir de salut.

       Nanouk s'étend à plat ventre au-dessus de l'eau. A portée de sa main droite, il pose son harpon. Dans sa main gauche, il tient un court bâton auquel pendent, attachés par une lanière de cuir, deux petits fragments d'ivoire: c'est la ligne et c'est l'appât.

       Une demi-heure se passe. Le saumon va-t-il se laisser tenter? Il ne dort pas encore. Les eaux sont relativement chaudes. Pourtant, c'est en vain que Nanouk agite constamment les morceaux d'ivoire.

       Encore un peu d'attente. Et voici que l'Esquimau saisit son harpon, le lance d'une main sûre et le retire avec une proie qui se débat au bout, maintenue par les dents aiguisées de l'arme.

       L'Esquimau enlève le saumon et lui broie la cervelle d'un coup de dents.

Nanouk est prévoyant.

       Va-t-il se régaler en avalant tout de suite l'animal? Il le ferait volontiers, car il a faim. L'Esquimau a toujours faim. Il le ferait sans répugnance, sans regret des cuisines compliquées et d'ailleurs inconnues. Esquimau signifie mangeur de choses crues. Jamais ces hommes n'ont pensé à faire cuire leurs aliments. Le combustible est trop rare, même au cours de la belle saison: c'est le maigre lichen qui tapisse quelques rocs, et c'est l'huile de phoque, précieusement conservée pour convertir la neige en eau.

       Les poissons que Nanouk aligne auprès de lui ne seront ni fumés ni salés, le sel étant à peu près inconnu dans ces contrées. Vidés, ouverts, on les entassera entre des morceaux de glace, et on les mangera un jour ou l'autre, lorsque la nourriture fraîche manquera.

       Nanouk a pêché une demi-douzaine de saumons. Le vent du soir s'élève, hérissant l'eau sombre de petites vagues pressées. Il est temps de rentrer. Le kayak est remis à l'eau et circule entre les blocs mobiles de la glace gémissante.

Dans l'attente des morses

       A son retour, l'Esquimau est accueilli par le sourire de sa femme Nyla, que réjouit la vue des poissons. Il apprend une nouvelle. Pendant son absence, des hommes sont venus prévenir qu'un troupeau de morses se tient au large des îles. La face de Nanouk s'éclaire. Un morse ou deux, voilà qui promet de la chair fraîche, du lard, de l'huile et de l'ivoire.

       Nanouk va vers les autres campements. En une heure, il rallie cinq camarades de sa tribu. Ils iront demain sur un îlot rocheux attendre que les morses viennent se reposer sur le rivage...

       Ils sont partis, et pendant six semaines ils ont attendu sur l'îlot... Aucun morse, durant tout ce temps n'a consenti à approcher du rivage... On les voit s'ébattre au loin sur la mer et jouer autour des blocs de la banquise, que tourmente un vent furieux...

       Viendront-ils?

       Les Esquimaux ont épuisé, en partie, leurs provisions. Nanouk a partagé son dernier morceau de lard avec un camarade. Dans trois ou quatre jours il faudra songer à repartir.

       Mais la mer s'est calmée. Un morse a pris terre, venu comme en éclaireur. Les Esquimaux se sont tapis sur le sol.

       L'animal s'est traîné lourdement sur la plage, creusant le sable de ses défenses formidables. Puis il est reparti et n'est pas revenu.

       — Mauvais! Mauvais! soupirent les Esquimaux découragés, nous mangerons nos bottes ici!

       Seul, Nanouk a conservé quelque espoir.

       — Deux fois la nuit, deux fois le jour, dit-il, et nous chasserons.

       En effet, au bout de ce temps, le troupeau de morses s'est dirigé résolument vers l'îlot. Ils sont une vingtaine qui s'installent commodément sur la grève pour dormir, le mufle affleurant le sable, à l'endroit où vient mourir la dernière vague.

Un festin de sang et de chair crue.

       Il ne faut pas s'élancer trop tôt.

       Voilà une heure que les morses gisent sans mouvement sur le rivage. Les Esquimaux s'approchent, Nanouk en tête, le harpon au bout du bras. Il semble glisser sur le sol; aucun caillou ne roule sous ses pas. Il s'arrête, cambré en arrière, l'arme haute. Et soudain il se détend: son torse, jeté en avant, s'incline presque jusqu'au sol.

       — Hô!... Hô!... harro!...

       En une seconde, le troupeau a disparu. Mais l'animal visé porte dans son flanc le harpon de Nanouk, et celui-ci tire, aidé de ses camarades, la bête blessée, qui rugit effroyablement et qu'on assomme sur place. Les couteaux plongent dans la chair pantelante, et les Esquimaux lèchent avidement le sang qui en découle.

       Mais il faut mettre l'animal à l'abri du ressac. Ce n'est pas une petite affaire: la haute grève est en pente, et le morse peut peser environ deux tonnes.

       Dès que le morse est au sec, Nanouk fend le cuir épais de la tête à la queue. Une épaisse couche de lard recouvre la chair huileuse...

       Alors il se passe une chose indescriptible. Les couteaux plongent, taillent et découpent. Les mains s'enfoncent dans les entrailles fumantes de la bête. Les hommes s'abreuvent du sang qui s'écoule en abondance; ils n'en veulent pas perdre une goutte; ils posent leurs lèvres sur les plaies jaillissantes et mordent à pleines dents. Ils ne s'arrêtent que lorsqu'ils sont repus, le visage sanglant, la fourrure souillée, ivres...

       Leur retour à l'iglose sera triomphal. Ils vont vivre dans l'abondance pendant plusieurs semaines. Mais l'hiver sera bien long. Il approche. Il sera là demain peut-être! Et alors viendront des jours épouvantables.

VIATOR.      


from Le Sanctuaire : revue hebdomadaire,
#105 (1924-apr-13), p234


 

Vers le pays des ours

L'hiver qui tombe.

L'HIVER subitement tombe sur les déserts du Nord. Nanouk l'Esquimau surveille la banquise que déjà, au loin, il entend craquer. Tant qu'elle n'aura pas abordé son rivage, il pêchera, car, pour lui, pas un jour ne doit être perdu. Mais, en vingt-quatre heures, les glaces remplissent toute la mer, elles accourent du septentrion, pressant les premières arrivées qui se soudent entre elles sous la morsure du froid.

       La nue devient un chaos, les montagnes de glace se précipitent les unes contre les autres, s'entassent, s'écrasent, croulent dans un fracas d'explosions et de gémissements.

       L'Esquimau n'a plus rien à faire sur la rive, Nanouk va quitter ce chaos pour l'intérieur des terres et pour un lieu plus abrité. Il rassemble ses maigres provisions. De ses chasses d'été, il ne lui reste qu'une centaine de saumons gelés et quelques bandes de lard de phoque. C'est peu; la famille est nombreuse, et il faut compter aussi les chiens qui vont tirer le traîneau.

       En chasse, donc, au plus vite.

La fuite sur la plaine glacée.

       La plaine est hérissée de monticules de glace, raboteuse toujours et semée de chausse-trapes. Il n'y a ni piste ni route.

       Sur l'étroite plate-forme du traîneau, on entasse les provisions, les outils, les peaux qui serviront de literie. Les chiens sont attelés. On part dans un vacarme de coups de fouet et de cris.

       Il n'y a place pour aucun être humain sur le traîneau. Personne d'ailleurs n'y pourrait tenir, tant la surface inégale de la plaine provoque de secousses terribles et imprévues. Et puis, il faut que tout le monde pousse.

       Voici justement la route barrée par une sorte de soulèvement hérissé de mille arêtes aigues. Sous l'effort des chiens et des gens, le traîneau s'élève comme l'avant d'un tank escaladant une tranchée, puis fait une brusque embardée sur la gauche.

       Un des fils de Nanouk est précipité sur le flanc il glisse en arrière jusqu'au bas de la pente.

       — Allec, lui crie sa mère, monte! debout!

       Le petit Esquimau, bien matelassé d'épaisses fourrures, ne s'est fait aucun mal, mais, espiègle, il feint de s'endormir dans la neige molle, indifférent aux appels de Nanouk.

       Le chef de famille lâche un chien:

       — Va, dit-il.

       La bête bondit, et, arrivée au bas de la côte, saisit par une de ses bottes l'enfant immobile.

       — Yo! Yo! crie le petit gars, qui se relève aussitôt.

       Déjà le traîneau descend l'autre versant de la crête. Il ne s'agit plus de pousser, mais de retenir les chiens, qui, trouvant une voie relativement facile, s'emballent. Et, soudain, sur un écart du chien de tête, le traîneau culbute. Tout le monde roule jusqu'en bas, et l'on se relève, empêtre dans les cordes et dans les lanières. Les chiens affolés se distribuent des coups de dents terribles et mènent un train du diable. L'ordre ne renaît que sous les coups répétés du fouet à longue lanière.

Un renard capturé.

       Depuis vingt-quatre heures, le traîneau court sur une piste a peu prés plate. Nanouk conduit sa famille vers le pays des ours. Depuis son départ, il n'a rencontré encore aucune trace animale. Il fait alors un détour pour se rapprocher un peu du rivage. Il rencontrera peut-être un de ces trous par où les phoques viennent respirer.

       Mais voici que Nyla pose la main sur le bras de son époux.

       — Quoi? demande Nanouk.

       Nyla montre un point sur l'immensité déserte.

       — Yo! fait Nanouk.

       Il arrête les chiens. A deux cents mètres environ se dresse un petit monticule de neige. L'Esquimau a reconnu le terrier d'un renard blanc. Il fait coucher sa famille derrière le traîneau et lève sa main nue au dessus de sa tête, cherchant la direction du vent.

       Le renard a l'odorat subtil. Nanouk fait un long détour et n'avance vers le terrier que lorsqu'il reçoit en plein visage la bise venue du haut Atlantique. Il arrive ainsi près du terrier sans avoir été éventé. Au sommet du monticule s'ouvre un petit trou qu'il agrandit de façon à pouvoir y passer le bras. Puis, d'un seul coup, il plonge la main au fond de la tanière. Ses épaules s'enfoncent, puis le torse disparaît jusqu'à la ceinture. Nanouk explore le trou. Il est mordu à plusieurs reprises, par-dessus ses gants. Enfin, il parvient à saisir l'animal par la peau du cou et le tire vivement hors du terrier.

       C'est un charmant petit renard blanc. Il l'apporte en courant au traîneau et le lie sur une rambarde, en attendant qu'on le tue. Allec vient faire des grimaces devant l'animal captif, et le renard essaye de lui mordre le nez. Mais le fils de Nanouk a le nez fort court, comme tous ceux de sa race; il échappe ainsi à la dent aiguë du renard. Plus tard, on tuera l'animal, qui sera donné aux chiens, car l'Esquimau ne mange de renard que lorsque la famine est excessive.

Construction de l'iglou.

       L'Esquimau qui se déplace doit tous les soirs bâtir une nouvelle demeure. Quand Nanouk juge la jour née assez avancée, il fait arrêter les chiens et sort son long coutelas d'ivoire, qu'il aiguise sur une pierre dure. De cet instrument primitif, il trace un cercle sur la neige gelée, puis découpe dans la glace des blocs longs comme l'avant-bras. Il pose ces blocs les uns sur les autres, tout autour de lui, et s'enferme peu à peu dans une hutte ronde comme une calotte d'enfant de chœur. Pendant ce temps, Nyla, de l'extérieur, remplit de neige les interstices qui séparent les blocs; le froid mord immédiatement, et l'iglou se trouve ainsi hermétiquement clos.

       Quand Nanouk a place le dernier bloc, au sommet de l'édifice, il se trouve dans une prison assez étroite. Il sort en découpant dans la muraille un panneau, où s'encadre bientôt sa face joyeuse.

       Déjà une bise glacée court en sifflant au ras de la plaine. La température descend à 40 ou 50 degrés au-dessous de zéro. En rampant, tout le monde rentre dans l'iglou pour prendre le repas du soir. On allume la graisse de phoque dans la lampe ovale, on mange une bande de lard et l'on boit de la neige fondue. Aussitôt après, la lampe est éteinte, les peaux sont étendues, et chacun s'allonge, la tête vers le centre de la hutte, après s'être entièrement dévêtu, la tête même recouverte par les pesantes peaux.

L'élégance au pôle Nord.

       Savez-vous quelles sont les femmes qui portent les toilettes les plus somptueuses et les plus chères? Beaucoup de nos lecteurs seraient tentés de répondre:

       — Les Parisiennes, sans doute, ou les Américaines, dont le luxe parfois extravagant ne recule devant aucune dépense!

       Eh bien! pas du tout. S'il faut en croire l'explorateur allemand Grundemann — et pour une fois, un Allemand pourrait peut-être ne pas mentir, — les femmes les plus richement habillées du globe sont les demi-sauvagesses qui appartiennent à la tribu des Iniots, sur le littoral du Groenland.

       Notre voyageur rapporte, en effet, qu'au cours de sa dernière expédition chez les Esquimaux, il a rencontré plusieurs de ces dames vêtues de fourrures qu'une élégante de Paris ou de New-York n'eût pas hésité à payer 15 000 ou 20 000 francs. Certaines de ces « toilettes » furent même estimées bien plus cher par M. Grundemann, entre autres, une sorte de manteau en renard argenté, entièrement doublé de loutre et bordé de zibeline, dont le prix, chez n'importe quel fourreur, n'aurait pas été inférieur à 50 000 francs.

       La coupe des vêtements laisse toutefois à désirer et ne rappelle nulle ment l'élégance française.

VIATOR.      


from Le Sanctuaire : revue hebdomadaire,
#112 (1924-jun-01), p346


 

Au pays des phoques

Le réveil dans l'iglou.

JUSQU'AU matin, sous les fourrures pesantes, la famille de Nanouk dort en tas, et nul n'est tenté de sortir ses membres nus de dessous les toisons.

       Le jour est revenu soudain, et les chiens ont aboyé rudement.

       Nyla se lève la première; elle connaît ses devoirs. Son premier soin est d'assouplir les bottes de son mari. L'abord elle les pétrit dans ses mains, puis les réchauffe de son haleine, et enfin, en mâche les extrémités durcies par la neige. Au bout d'un quart d'heure de ce travail, les bottes amollies sont prêtes à être enfilées. Nanouk se lève à son tour et, promptement habillé, sort après avoir donné un coup de dent au lambeau de phoque étalé sur le sol.

       Alors la mère de famille s'occupe de ses enfants. L'aîné, Allec, s'habille seul, mais Raimbow, le plus petit, a besoin qu'on fasse sa toilette.

Le traîneau s'apprête.

       Nanouk faisait déjà les préparatifs de départ. Sorti de l'iglou, il s'était trouvé face à face avec la meute affamée des chiens. Depuis quinze heures, les bêtes n'avaient pas mangé, car l'Esquimau n'avait rien tué depuis son départ. Quelques bas morceaux de phoque leur étaient réservés, mais Nanouk ne les distribuerait qu'au départ, afin d'exciter les animaux à tirer.

       En attendant, ceux-ci hurlent de faim et entourent leur maître. L'homme étend le bras vers le Nord:

       — Ogjuk! Ogjuk! crie-t-il.

       C'est le nom du phoque qu'on trouve en hiver sous les lacs gelés, et que l'Esquimau guette parfois pendant des journées avant de lui porter le coup de harpon mortel.

       Les chiens reculent et flairent.

       Nanouk gratte les patins avec son couteau. Puis il prend de l'eau que Nyla vient de faire tiédir au-dessus de la lampe, en prend une gorgée dans sa bouche et la projette en mince filet sur les patins. Le liquide gèle presque aussitôt, en traînée luisante. Cette mince couche glacée favorisera le glissement du véhicule.

       L'Esquimau appelle les femmes et les enfants. Il ne reste plus qu'à ficeler les paquets et à partir.

Ventre affamé n'a point d'oreilles

       Cependant, les chiens impatients attendaient leur repas; ils bondissaient les uns sur les autres, entremêlant leurs traits. Jamais, en effet, on ne dételle les chiens pendant l'hiver, et cela pour prévenir les fuites toujours possibles à la recherche de quelque chose à manger. Dlacky, le chien de tête, soudain saute par-dessus ses compagnons et tombe aux pieds de son maître, les crocs menaçants, l'œil féroce, la langue pendante, prêt à bondir. Mais la bousculade qu'il a provoquée dégénère aussitôt en querelle. Les gueules mordent à pleine chair, le sang coule sur les pelages fauves.

       Nanouk empoigne son fouet, dont la lanière, coupante a plus de dix mètres, et déchire les peaux les plus dures. Il tape au hasard, mais sans employer toute sa force, et les bêtes, un moment calmées, reprennent la bataille interrompue. Que faire? L'Esquimau ne veut pas blesser ses chiens, il en a trop besoin.

       En cette occasion, c'est Allec qui va sauver la situation.

       — Faim! dit-il.

       Il rentre dans l'iglou et en ressort avec les restes du jeune phoque dépecé la veille. Hâtivement, il en coupe quelques morceaux et les jette aux chiens les plus furieux, en ayant soin de disperser les débris. Les bêtes ne songent plus qu'à avaler et à broyer les os. Toute la provision est distribuée. Il ne reste plus rien, même pour les hommes. Et tandis que l'Esquimau remet de l'ordre dans l'attelage, il soupire:

       — Quand Nanouk tuera-t-il?

La marche de la faim.

       Chaque jour, des querelles semblables éclatent dans les meutes. Les chiens esquimaux ne sont ni doux ni paisibles. Ce sont des bêtes de somme qui ne reçoivent aucune caresse. Le maître ne les brutalise pas, mais il les traite durement, et le froid et la faim aigrissent leur caractère.

       ... Maintenant, le traîneau glisse avec un bruit de soie. Les heures passent. Quand le soir arrive, Nanouk n'a rien tué. Nulle autre provision que la graisse de phoque qui sert à alimenter la lampe. On mange le combustible. Chacun s'endort presque à jeun. Les Esquimaux ne se rationnent pas volontiers, même lorsqu'ils ne sont pas sûrs de pourvoir le lendemain à leur nourriture. Tant qu'il y a quelque chose à manger, on mange. Puis, s'il le faut, on reste plusieurs jours sans rien prendre. Mais quand on tue une belle pièce, toute la famille fait ripaille, et ce sont de grandes prouesses gastronomiques. L'estomac d'un Esquimau peut engloutir jusqu'à vingt livres de viande crue en un jour sans être incommodé.

       Plaignons donc de pareils mangeurs qui dorment le ventre vide!

       Le lendemain matin, il faut partir avant l'aurore, afin d'éviter une nouvelle querelle des chiens. La course reprend vers le Nord. Les corps se courbent de fatigue. Nanouk et sa famille resteraient bien un autre jour sans manger. Mais la famine peut rendre les chiens intraitables. Aussi le front de l'Esquimau est-il soucieux. A midi, aucune trace encore ni de phoque ni même de renard.

       Mais quelques heures plus tard, une nappe glacée se présente, entre des falaises abruptes. Nanouk arrête le traîneau et s'avance seul. Il compte bien trouver là un phoque ou deux. En effet, il ne tarde pas à découvrir le trou d'aération par lequel, cinq ou six fois par heure, les ogjuks viennent respirer à la surface.

       Alors, son harpon à la main, il se tient devant le trou, immobile.

A l'affut des phoques.

       Moins d'un quart d'heure après, l'eau bouillonne. Un phoque va apparaître. Nanouk lève son arme et se rejette un peu en arrière. Le phoque est méfiant, mais il faut qu'il vienne respirer. Déjà ses moustaches paraissent au-dessus de l'eau. Le harpon siffle, le phoque s'enfuit.

       La corde se déroule avec rapidité, et Nanouk, qui la retient de toutes ses forces, sent une brûlure à travers ses gants. Et voilà qu'une secousse de la bête furieuse, jette l'Esquimau à terre. Il appelle. Sa femme et sa belle-sœur accourent, empoignent la corde du harpon et s'arc-boutent. Nanouk s'est relevé. Il tire avec les deux femmes. Et, tout à coup, tous trois vont heurter rudement la glace la corde vient de casser.

       Nanouk avait manqué son phoque. Il ne restait plus qu'à reprendre la faction avec un harpon nouveau et une corde plus solide, au bord d'un autre trou creusé à quelque distance.

       L'Esquimau double ses gants et ordonne à sa famille de rester à proximité pour lui prêter, au besoin, main forte. Cette fois, le phoque fut harponné et hissé sans dommage. Le harpon avait pénétré à la naissance du cou, et l'ogjuk était mort lorsqu'il se trouva étalé sur la neige.

Festin.

       Nanouk fait une longue entaille de la tête à la queue. D'un seul coup, il a tranché la peau et la couche de lard. La viande rouge apparaît. Le festin commence.

       D'énormes morceaux sont distribués à chacun, happés à pleines mains et dévorés.

       De loin, les chiens flairent l'odeur du sang, dans l'attente du repas désormais certaine et proche. Ils grognent, piétinent et tirent sur leurs traits à les rompre.

       Enfin, les hommes, les femmes, les enfants sont rassasiés. Nanouk fait ranger ses chiens autour de lui et, posément, leur lance des bouchées de chair attrapées aussitôt au vol. Lui-même, de temps à autre, avale quelque supplément qui lui paraît friand, et sa femme revient également près de lui, maintes fois, quêter un morceau par gourmandise.

       Quant aux chiens, il paraît impossible de les satisfaire pleinement. Si l'estomac d'un Esquimau peut se contenter d'une vingtaine de livres de viande crue par vingt-quatre heures, celui d'un chien esquimau est d'une contenance pratiquement illimitée.

       Pourtant, il fallait penser au repas du soir. Nanouk rentre son couteau dans sa gaine.

La tempête blanche.

       D'ailleurs, voici que, tout à coup, la bise se met à souffler, régulièrement, sans rafales, soulevant la neige friable au ras du sol.

       Nanouk dit:

       — Ce soir, ici, tout sera blanc.

       La température se refroidit encore. Nanouk presse les chiens. Il voudrait trouver un endroit abrité pour construire son iglou. S'il le bâtissait en plein vent, la famille, au matin, se trouverait ensevelie, et ce serait une rude affaire. Car la neige va tomber. II faudra abriter aussi les chiens. On ne peut construire une hutte pour eux: ils s'y battraient à mort. Mais, du moins, il est indispensable de leur procurer l'abri d'une falaise ou d'un repli quelconque de terrain.

       Le vent augmente, la neige tourbillonne en grands panaches frisés. Le traîneau va lentement, dans la poussière aveuglante. Il faut se protéger le visage avec le bras replié, car la neige cause aux yeux une douleur cuisante.

       Tête baissée, tout, le monde va. La densité de la tempête est telle qu'on n'y voit pas à cinq mètres. Les chiens sont à peu près insensibles à la voix humaine: ils tirent par à-coups dans des directions divergentes. Soudain, Nanouk pousse un cri de joie.

       — Yo!

       Le traîneau vient de heurter contre un iglou abandonné. Il n'est plus question de chercher l'abri d'une montagne. Tout le monde s'engouffre dans la demeure de glace, et la famille, brisée de fatigue, s'endort sous les fourrures.

VIATOR.      

(FIN)

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